Le rapport sur les inégalités mondiales 2018

Par Sébastien Montpetit

Un important rapport sur l’état des inégalités dans le monde a été publié peu avant le début de l’année. Il s’agit de celui du Laboratoire sur les Inégalités Mondiales (LIM), un laboratoire de recherche mis sur pied par Thomas Piketty et ses collègues. L’une des contributions majeures de Piketty à la science économique est d’ailleurs la mise sur pied de la World Wealth & Income Database (WWID), une base de données qui regroupe une foule d’information sur les inégalités de revenu et de patrimoine et à laquelle contribue plus d’une centaine de chercheurs. Le rapport, publié en décembre 2017, est le premier document qui contient un état complet des faits relatifs aux inégalités dans le monde par l’entremise de la WWID.

Si le désormais célèbre ouvrage de Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, a fait de la croissance des inégalités de richesse l’un des sujets centraux de la science économique, le rapport vient confirmer l’essentiel de son propos. Néanmoins, le rapport du LIM met au jour de nouveaux résultats importants.

La grande disparité du degré d’inégalité

La première remarque que les auteurs soulèvent est le fait que le degré d’inégalité de revenus varie beaucoup d’une région à l’autre sur la planète. La figure suivante démontre la différence marquée entre les différentes régions couvertes par l’étude au niveau de la part du revenu régional qui est détenu par les 10% des individus les plus riches de ladite région en 2016. On peut notamment observer qu’au Moyen-Orient, en Inde, au Brésil et en Afrique sub-saharienne, les 10% les plus fortunés s’accaparent plus de la moitié du revenu! De l’autre côté du spectre, on peut voir que l’Europe et la Chine semblent avoir une distribution beaucoup plus égalitaire du revenu régional.

Quant à l’évolution dans le temps de ce degré d’inégalité, dans la majorité des régions étudiées, la tendance est une hausse continue de la part du 10% depuis 1980. Au Moyen-Orient, en Inde et au Brésil, on observe toutefois que l’horizon d’inégalité est stable, mais à des niveaux très élevés. Un point très inquiétant que cela soulève est lorsque l’on compare la progression de la part de revenus du 1% avec celle des 50% les moins aisés. Aux États-Unis, par exemple, une grande divergence des inégalités s’est produite depuis 1980. Depuis 1995, le 1% des Américains les plus riches détiennent une plus grande part du gâteau que la moitié de la population. En plus, la part du 1% s’est accrue presque continuellement sur la période alors que celle des 50% les plus pauvres a sans cesse diminuée.

Mondialement parlant, un intriguant phénomène est survenu depuis 1980, celui que les auteurs appellent «la courbe de l’éléphant». Il s’agit du fait que la croissance mondiale des richesses a été captée de manière très asymétrique par les différentes catégories de revenus. Le graphique suivant démontre que la croissance du revenu réel par adulte a été relativement faible pour la «classe moyenne» mondiale (prise ici dans un sens très large).

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Les catégories de revenus se retrouvant dans la tranche du 50e au 99e centile, c’est-à-dire la moitié moins 1% des plus riches, ont vu leur revenu réel progresser de moins de 75% sur la période (26 ans). Au contraire, l’essor des pays émergents a fait en sorte que les plus pauvres ont vu leur revenu réel doubler en moyenne sur la période. Or, il ne faut pas oublier que le double d’un très petit nombre (comme 1$ par jour) reste un petit nombre (2$ par jour). Quant au 1% des individus les plus riches de la planète, la croissance de leur revenu réel a été très forte. Ils ont capté, à eux seuls, 27% de la croissance mondiale des richesses. Plus on décompose la fraction des hauts revenus (0,1%; 0,01%; etc.), plus la croissance de du revenu réel explose.

Le problème fondamental avec les inégalités

Les tendances présentées dans le rapport du LIM sont profondément alarmantes, non seulement sur un plan social, mais également au plan purement économique. Un grand consensus s’est établi au cours de la dernière décennie quant à l’impact négatif des inégalités sur la croissance économique (voir, par exemple, Aghion et al. [1999], Piketty et al. [2014] et Knowles [2010]). Or, observer de tels niveaux persistants d’inégalités ne laisse présager rien de bon pour l’avenir de la croissance mondiale. Cela est d’autant plus inquiétant si l’on souhaite voir une convergence des États les plus pauvres afin que tous les individus de la planète aient accès à un niveau de vie décent.

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Malgré les nombreuses évidences théoriques et empiriques du mal que représentent les niveaux d’inégalités observés dans le rapport, certains États adoptent des politiques qui vont à l’encontre d’une possible réduction des disparités de richesse. Sans vouloir nommer son nom encore une fois, le président américain (et les autres républicains qui l’ont appuyé) a récemment annoncé une politique fiscale qui sera hautement avantageuse pour les Américains les plus fortunés et les multinationales américaines. Probablement fondé sur la théorie du ruissellement qui est, depuis longtemps, dépassée, ce geste politique ne fera qu’aggraver la tendance déjà lourde des inégalités aux États-Unis.

Comment lutter contre les inégalités?

Le rapport du LMI ne nous laisse pas sans réponse par rapport aux politiques publiques qu’il est possible de mettre en place pour contrer l’évolution alarmante des inégalités. La plupart d’entre elles sont d’ailleurs déjà bien connues. Une première piste de solution est liée à ce qui est observable dans le premier graphique présenté dans cet article. On peut effectivement y voir facilement que l’Europe performe nettement mieux que les autres régions dans la lutte aux inégalités. Qu’est-ce que les pays Européens font si bien alors?

D’abord, l’un des plus puissants instruments permettant de freiner la croissance des revenus des mieux nantis est l’impôt progressif. En imposant davantage les riches, l’État se dote de plus de moyens pour redistribuer les richesses (les faire ruisseler, en quelque sorte) vers les moins nantis. De plus, l’imposition progressive «décourage les hauts revenus de s’approprier une part toujours plus importante de la croissance en négociant des rémunérations excessives et en concentrant les patrimoines.» Toutefois, la progressivité de l’impôt a été fortement réduite dans les pays industrialisés et dans plusieurs pays en développement. Nous en avons justement eu une preuve avec la récente réforme fiscale aux États-Unis.

Ensuite, l’un des grands problèmes connus qui contribue à l’accroissement des inégalités est la concurrence fiscale déloyale de certains États. En offrant des taux d’imposition presque nuls, certains paradis fiscaux font échapper à l’impôt d’immenses quantités de revenus. Aujourd’hui, plus de 10% du PIB mondial sont placés sous forme de capitaux dans les paradis fiscaux. En raison de la présence de ces législations de complaisance, il devient extrêmement difficile d’imposer le patrimoine des mieux nantis. Le problème des paradis fiscaux n’est toutefois pas impossible à affronter. Piketty et ses collègues proposent la mise en place d’un registre mondial des titres financiers qui permettrait de retracer les tentatives d’évasion fiscale. Même si les progrès dans ce domaine sont lents, certaines organisations internationales comme l’OMC commencent à lutter contre l’évasion fiscale.

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Enfin, le rôle des États est crucial dans la lutte aux inégalités. L’éducation est un levier important qui permet à une part plus large de la société de bénéficier de la croissance des richesses. Des investissements dans l’avenir comme dans la protection de l’environnement ou en santé sont également suggérés par les auteurs. D’ailleurs, mettre la main sur l’argent blanchi dans les paradis fiscaux pourrait permettre de financer de tels projets à l’heure où les dettes publiques pèsent de plus en plus lourd sur les pays développés.

En somme, les solutions proposées par les auteurs du rapport expliquent bien pourquoi l’Europe performe beaucoup mieux que les autres régions étudiées dans la lutte aux inégalités. Leur impôt est très progressif et les investissements en éducation y sont massifs. De ce point de vue, bon nombre de pays européens peuvent servir de bon exemple pour élaborer des politiques publiques qui freinent la croissance des disparités de richesse.        

Références :

  1. http://wid.world/fr/wid-world-fr/
  2. Rapport sur les inégalités mondiales 2018 : Synthèse. Récupéré de : wir2018.wid.world/files/download/wir2018-summary-french.pdf
  3. Aghion, Philippe, Eve Caroli, and Cecilia Garcia-Penalosa. 1999. « Inequality and Economic Growth: The Perspective of the New Growth Theories. » Journal of Economic Literature, 37(4): 1615-1660.
  4. Thomas Piketty & Emmanuel Saez & Stefanie Stantcheva, 2014. « Optimal Taxation of Top Labor Incomes: A Tale of Three Elasticities, » American Economic Journal: Economic Policy, American Economic Association, vol. 6(1): 230-271.
  5. 5. Knowles, S. (2011). « Inequality and Economic Growth: The Empirical Relationship Reconsidered in the Light of Comparable Data ». The Journal of Development Studies, vol. 41(1).
  1. Cette théorie stipule qu’en offrant plus d’argent aux riches ou en les imposant moins, ces derniers vont, par l’entremise de la création d’emplois, faire ruisseler l’argent jusqu’aux moins nantis de la société. Elle a notamment été au cœur du programme économique de Ronald Reagan dans les années 1980.

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