L’expérience Ontario

Par Hugo Morin

Deux choses ressortent de la hausse du salaire minimum en Ontario. Premièrement, c’est de la pure folie de l’avoir haussé de façon aussi drastique. Le chômage et les prix vont s’envoler et ce sont les travailleurs qui en souffriront. Sinon, c’est une idée audacieuse, fabuleuse, mirobolante et pleine de superlatifs, du cran politique pour soutenir les plus défavorisés. D’un côté comme de l’autre, les positions sont tellement campées que ceux qui ne peuvent pas se faire une tête aussi tranchée se croient debout sur le mur de Berlin, regardant les deux horizons, les deux solitudes. Personnellement, je ne sais pas quoi penser de cette augmentation de près de 30% du salaire minimum horaire (11,80$ à 14 en 2018, puis projeté à 15$ en 2019). Mais, ce que je sais, c’est que mon cœur de chercheur palpite frénétiquement. Enfin, on a un terreau fertile! On va dégonfler les épouvantails théoriques et les superlatifs hystériques et tester, rigoureusement, quelles sont les retombées d’une mesure aussi importante et délaisser les simulations ou les extrapolations linéaires de ce qui a été trouvé ailleurs. Pour y arriver, c’est important de savoir d’où on part: quel est l’état actuel de la connaissance? Quelles hypothèses souhaiterons-nous vérifier?

En fait, la théorie économique dit que si le salaire minimum est au-dessus du salaire d’équilibre, le chômage augmente. C’est d’ailleurs ce qui soutient les arguments qu’utilisent les chambres des commerces et ceux qui s’opposent à la hausse. Par contre, il existe certains consensus dans la littérature économique et qui est loin de cet effet aussi tranché. En bref, c’est faux. L’augmentation du salaire minimum ne semble pas avoir d’effet sur l’emploi ou, s’il en a un, il est très faible. Soit que le salaire minimum est en-dessous du salaire d’équilibre et que l’augmenter ne causerait donc pas de chômage, ou bien que l’effet se diffuse et, au final, ne se répercute pas directement sur le taux d’emploi. Ce serait comme soutenir qu’on ne peut partir en croisière trop loin parce qu’on va tomber dans le vide. La science a démontré que la terre était ronde et que les plaisanciers n’avaient pas à s’inquiéter de ce risque. Idem, les études empiriques ont prouvé que la peur d’une hausse subite du chômage ne se réalise pas : on ne tombe pas dans le vide.

Pour en arriver à cette conclusion, la plupart des chercheurs ont regardé ce qui s’est passé de part et d’autre d’une frontière entre deux états où le salaire minimum a été haussé dans l’un et non dans l’autre. La grande majorité des études ne montrent que peu ou pas d’effet sur le taux d’emploi (2) , mais montrent plutôt une augmentation des revenus des travailleurs, malgré une légère baisse du nombre d’heures travaillées(3) et une plus grande stabilité des emplois(4). Par contre, ces études estiment des variations beaucoup plus faibles que ce qu’a fait l’Ontario. Et c’est justement là où ça devient intéressant. La science économique est muette sur les retombées d’une mesure aussi drastique. Certaines études récentes ont étudié le cas de Seattle et de l’Alberta, où des hausses importantes ont été instaurées. Les articles semblent donner des résultats ambigus, avec un effet un peu plus marqué sur l’emploi. Par contre, n’ayant pas eu le temps de me plonger dans ces articles, je ne les commenterai pas ici.

Maintenant, que faire des données en or qui sortiront de ce capharnaüm politique et médiatique? Sans détour, nous pourrons vérifier la validité des effets trouvés ailleurs. Est-ce que l’élasticité de la demande de travail, face au salaire minimum, est linéaire? En d’autres mots, si une diminution d’1% du taux d’emploi a été liée à une augmentation de 10% du salaire minimum, retrouverons-nous une diminution du taux d’emploi de 3% avec cette augmentation de 30%? Si cette élasticité est non-linéaire, donc qu’elle dépend du niveau de variation du salaire minimum, est-elle concave ou convexe?

Mon intuition est qu’elle sera convexe et que l’emploi diminuerait de plus de 3%. En effet, si le marché peut absorber et diffuser l’effet d’une augmentation plus faible, peut-être le pourrait-il moins dans ce cas-ci. Ceci concorderait avec les études réalisées à Seattle, citées brièvement plus haut. Une question qui reste en suspens : le salaire augmente de 30% et l’emploi chute de 5%, mais les emplois sont plus stables et les revenus plus élevés, est-ce une mauvaise mesure? C’est un choix que nous aurons, socialement, à faire.

Un autre élément intéressant à analyser est l’incitatif à l’emploi. Une augmentation graduelle, telle qu’elle est faite au Québec depuis plusieurs années, ne semble pas créer un incitatif vers le travail assez fort pour les personnes sans emploi. Donc, cette politique publique ne semble pas adéquate pour casser le cercle de pauvreté. Il est probable que ces individus s’habituent à un certain salaire minimum et y crée un ancrage (5). En l’augmentant de façon moins importante, la variation de salaire n’est peut-être pas assez attrayante pour pousser les personnes sans emploi à en chercher un. Autrement dit, si aujourd’hui je ne travaille pas, c’est parce que travailler ne me semble pas avantageux. Si on me donne 50 cents de plus par heure de travail (donc 780$ de plus par année si je travaille 52 semaines de 30 heures), travailler ne me semble pas plus attirant. Une hausse importante pourrait créer un effet plus impressionnant (près de 3400$ par année avec une hausse de 11.8$ à 14$). Avec la pénurie de main d’œuvre dans les entreprises embauchant des personnes au salaire minimum dans les régions du Québec(6), c’est du côté de l’offre d’emploi que l’on doit se concentrer.

Évidemment, toute hausse du salaire minimum doit s’accompagner d’un financement adéquat des petites et moyennes entreprises, des coopératives et des organismes à but non-lucratif ou communautaires. Ceci est particulièrement important pour ceux exportant des biens ou services (pour le bien de l’économie), ayant une mission environnementale (pour le bien de nos écosystèmes)  ou sociale (pour le bien de la population). À moins d’une chute drastique de l’emploi, de tels investissements pourraient se financer relativement aisément, puisque la hausse du salaire minimum devrait se traduire en augmentation des recettes fiscales.

Comme nous l’avons vu, hausser le salaire minimum ne se traduit pas directement en hausse du chômage et, considérant la vitalité de l’économie canadienne, c’est un moment propice pour instaurer ce type de politique publique. De plus, cette mesure ne nécessite pas d’investissements gouvernementaux titanesques, contrairement à d’autres mesures de soutien aux personnes défavorisées. Reste maintenant ce qui sortira des analyses qui seront faits avec l’expérience Ontario.

Sources :

Card, D., & Krueger, A. B. (1993). Minimum wages and employment: A case study of the fast food industry in New Jersey and Pennsylvania (No. w4509). National Bureau of Economic Research.

Card, D., & Krueger, A. B. (2000). Minimum wages and employment: a case study of the fast-food industry in New Jersey and Pennsylvania: reply. The American Economic Review, 90(5), 1397-1420.

Dube, A., Lester, T. W., & Reich, M. (2010). Minimum wage effects across state borders: Estimates using contiguous counties. The review of economics and statistics, 92(4), 945-964.

Brochu, P., & Green, D. A. (2013). The impact of minimum wages on labour market transitions. The Economic Journal, 123(573), 1203-1235.

Ariely, D. (2008). Predictably irrational (p. 20). New York: HarperCollins.

http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/514507/la-grande-seduction-au-pays-de-l-or

 

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