Lorsque le capitalisme financiarisé va sans dire : entre conjectures, crises et stagnation

Par Shanna Sportelli

Crise de l’endettement, crise sociale, crise de la légitimité démocratique : tous des phénomènes devenus des réalités qui vont sans dire. La cristallisation de cette évidence se remarque par le recours constant à la notion de crise, celle-ci semblant être la seule représentation pouvant réussir, dans l’état actuel des choses, à saisir radicalement la réalité de l’économie politique du capitalisme avancé. En ce sens, la qualification d’un phénomène comme étant en crise tend à signifier que ce dernier existe sous une forme qui se dissous par l’intermédiaire de sa propre action. Plus précisément, Jürgen Habermas conceptualise la crise comme étant un résultat qui apparaît lorsque le fonctionnement d’un système organique provoque, de lui-même, des types de relations qui tendent à lui nuire, voire à mettre en péril son existence propre. Ceci permet de comprendre que la crise est un stade pathologique, dont la caractéristique principale est de survenir tout juste avant la mort. Dès lors, la compréhension du fonctionnement des phénomènes économiques sous le spectre de la notion de crise rend possible la réouverture d’un espace de réflexion à l’égard du type d’économie qu’est le capitalisme.

C’est dans cette optique que Wolfgang Streeck, spécialiste en sociologie économique ainsi que directeur émérite à la Max Planck Institute for the Study of Societies dans la ville de Cologne, en Allemagne, étudie l’évolution de l’économie capitaliste. Pour Streeck, il faut d’abord percevoir la profonde incompatibilité entre un système politique fonctionnant comme une démocratie, et un mode de production de type capitaliste. À cet effet, Streeck affirme que ces deux systèmes sont des formes d’organisation du politique et de l’économie n’ayant jamais été réellement compatibles, excepté lors de la guerre froide, durant la seconde moitié du XXe siècle. Cette période s’est révélée être un moment de cordialité entre le capitalisme et la démocratie, puisqu’il y eut convergence d’intérêt. Ceci s’explique, notamment, par l’incorporation de la classe ouvrière au mode de production capitaliste. De ce fait, la liberté du marché et du profit-making, ou en d’autres termes, la réalisation du processus de valorisation, s’est rapidement transformée en la seule garantie d’existence d’une forme de liberté démocratique si précieuse aux occidentaux de cette période d’après-guerre. En outre, cette acceptation généralisée d’une liberté de marché comme condition nécessaire à l’existence d’un système démocratique reposait sur la croyance selon laquelle les États avaient à la fois les moyens et la légitimité d’intervenir sur le marché économique dans la visée d’assurer une redistribution, dans l’intérêt des citoyens, de la plus-value ayant été accumulée.

Toutefois, à cette silencieuse transition, partant d’une régulation keynésienne d’après-guerre très interventionniste, jusqu’à un ordre auto-organisé du marché propre à la conception néolibérale hayékienne, l’époque actuelle propose un résultat brutalement différent. En ce sens, il est nécessaire de comprendre que, pour Streeck, la conception keynésienne tend à percevoir la démocratie égalitarienne comme étant une source de prospérité économique, alors que sous le spectre hayekien, cette démocratie égalitarienne ne fait que ralentir l’efficience des marchés économiques. De façon plus précise, la conception hayekienne suppose avec conviction que la croissance dérive du fait que les marchés sont auto-organisés, dans la mesure où le mécanisme des prix permet à l’individu rationnel de faire les meilleurs choix.

Pourtant, depuis plusieurs années, ces convictions ont certaines difficultés à se légitimer pleinement dans la mesure où la résultante en est, certes, une croissance, mais une croissance des inégalités. En outre, l’impotence des gouvernements et des États face aux pouvoirs du marché n’est que de plus en plus flagrante. Ceci se remarque dans les tentatives interventionnistes de régulation restreintes, voire illusoires, des gouvernements  qui sont en fait incapables d’intervenir sérieusement pour instaurer un mécanisme de redistribution de la richesse, comme cela s’est vu lors de la crise économique de 2008.

En fait, par suite de la crise de 2008, la demande en réformes multiples fut très forte, ce qui sembla signer la fin définitive de cette conception où une harmonieuse association entre démocratie et capitalisme semblait possible.  Pourtant, plusieurs années de protestations sociales de toutes sortes semblent n’avoir été que d’une faible utilité pour réformer le mode redistributif de l’organisation capitaliste. Sur ce point, Streeck souligne le fait étonnant, selon lequel, d’un côté les industries financières sont retournées au stade où elles se trouvaient avant la crise de 2008, pratiquant les mêmes stratégies d’accumulation propres au capitalisme financiarisé. D’un autre côté, le développement de stratégies visant à réguler le monde de la finance s’est retrouvé embourbé dans d’interminables négociations internationales, entrecoupées de périodes de lobbying, le tout au profit de la sphère financière. Ce processus de re-financiarisation ayant eu lieu durant la dernière décennie a eu pour résultat la production de trois effets, soit une stagnation de la croissance et du marché du travail, une absence de relance économique (malgré l’augmentation des liquidités), et l’explosion des inégalités par l’entremise d’une redistribution des richesses favorisant continuellement ce fameux 1% de possédants.

Dès lors, c’est dans cet état d’esprit que la mort du capitalisme, notamment suite à la crise de 2008, fut vivement annoncée, surtout du côté de la New-Left, et ce sans jamais aboutir. Néanmoins, Wolfgang Streeck insiste sur la situation particulière, et surtout nouvelle, dans laquelle l’économie capitaliste financiarisée se retrouve actuellement : celle d’un système où ses propres spécialistes ne savent pas du tout quelle nouvelle mesure appliquer pour assurer la profitabilité des marchés, comme semble le démontrer, d’après Streeck, la réponse à la stagnation suite à la crise économique de 2008 par une re-financiarisation de l’économie via une politique monétaire dite non conventionnelle, celle du quantitative easing.

Cependant, Streeck conçoit cette absence de mesures proposées par les spécialistes de la financiarisation comme n’étant pas le nœud du problème. En fait, il semblerait que la vraie problématique se situe dans l’absence de forces sociales pouvant stabiliser le capitalisme en le limitant. Autrement dit, Streeck affirme que la stabilité du capitalisme en tant que système socioéconomique dépend de la limitation de son Eigendynamik par l’intérêt de la collectivité. Cette dernière devant être apte à soumettre l’accumulation capitaliste à une sorte de surveillance. Dans ce cadre, la conception streckienne du capitalisme est celle d’un mode de production continuellement dysfonctionnel dont, par exemple, l’une de ses contradictions est d’aspirer à un fonctionnement reposant sur l’exploitation de ressources naturelles infinies, alors que ces ressources sont certainement finies. Ceci permet quelque peu d’illustrer en quoi un système capitaliste trop épanoui risque de mener à sa propre perte, surtout dans une période au sein de laquelle personne, ni même les mouvements de gauche ou de la droite, ne sont aptes à consolider un nouveau régime d’accumulation faisant preuve de cohérence.

En revanche, qu’est-ce qui explique que le capitalisme puisse réellement être en crise si aucune force sociale ne s’y oppose? À ce stade, il faut remarquer que l’évolution du système capitaliste s’est toujours renforcée grâce aux forces sociales qui ont toujours tenté d’en limiter l’expansion. Selon la vision de Streeck, ceci s’illustre par la protection d’objets non-capitalistes grâce à la syndicalisation, qui autrement auraient étés en proie à un anéantissement total.  

Ainsi, il est nécessaire de prendre en compte la possibilité pour un mode de production capitaliste d’être sa propre fin. Cette conception est fortement est reliée aux théories proposées par Karl Polanyi dans son ouvrage La Grande transformation, où il analyse le marché en tant qu’institution non-naturelle. En effet, Polanyi défend l’idée selon laquelle il existe trois types de biens, c’est-à-dire le travail humain, les ressources naturelles et la monnaie, qui ne souscrivent pas per se aux lois de l’offre et de la demande, où en ses termes, se commodifier.

En fait, si de tels biens en viennent à être commodifiés, Polanyi croit que de profonds dysfonctionnements se créeront, jusqu’à ce que les biens en question soient complètement anéantis. Par exemple, l’époque actuelle illustre une période de commodification critique à l’égard du travail humain dont le temps de travail est de plus en plus dérégulé, notamment sous la pression des marchés internationaux. En outre, les ressources naturelles se retrouvent, malgré leur caractéristique d’être disponibles de façon limitée, soumise aux avancements technologiques qui se trouvent être extrêmement voraces en termes de ressources. Par ailleurs, il est primordial de mentionner que, selon Streeck encore une fois, c’est la dérégulation du marché financier américain, notamment en éliminant certaines barrières à la marchandisation de la monnaie tout en supprimant des lois encadrant la production privée, qui est à la source d’une logique de financiarisation excessive, elle-même à la source de la crise des subprimes en 2008.

En ce sens, bon nombre de forces sociales et d’institutions tentent de limiter sainement l’expansion capitaliste, voire chronique, du marché, et ce, par exemple, en réclamant une protection accrue de l’emploi ou encore une utilisation réfléchie des ressources naturelles, sans oublier une tentative de démystification du langage des experts du système capitaliste financiarisé. Pourtant, ces forces sociales qui, en théorie, devraient encadrer l’expansion capitaliste, perdent de plus en plus de leur vigueur, étant même quasi-inexistantes. De ce fait, il s’avère difficile d’avoir recours à la notion de crise pour expliquer logiquement la situation actuelle, celle-ci étant loin d’annoncer une fin du capitalisme. Il faudrait plutôt parler d’une stagnation de ce système inapte à s’épanouir si toutes les forces sociales, dites limitantes, se retrouvent dans une impasse, voire une vraie crise annonçant leur mort prochaine.

Sources :

Fraser, Nancy. Legitimation crisis? On the Political Contradiction of Financiarized Capitalism, Critical Historical Studies, Vol.2, No. 2 (Fall 2015), pp. 157-189.

Polanyi, Karl. La Grande Transformation, Gallimard Collection Tel(n.362), 2009.

Streeck, Wolfgang. How will capitalism end?, New-Left Review 87, may-june 2014, p.35-64.

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s