« Made in China » : Le développement des villes industrielles chinoises

Par Flavie Sauvageau

Connaissez-vous la ville chinoise de Qiaotou? Non? Pourtant, il est fort probable que vous portiez en ce moment même sur vous un petit morceau originaire de cette ville de la province du Zhejiang, d’où sont originaires 60 % des boutons et 80 % des fermetures éclair vendus sur la planète. Cet ancien village paysan est devenu en 25 ans une ville industrielle comptant 300 usines spécialisées dans la fabrication de différents types de boutons et fermetures éclair et dans les services s’y rattachant, fournissant du travail à 25 000 ouvriers.

Chaque jour, une usine de Qiaotou peut transformer 3 à 5 tonnes de polyester en 500 000 boutons de formes et de couleurs différentes qui seront expédiés dans le monde entier. Pour les vêtements de plus grande qualité, la ville compte aussi des productions de boutons en nacre, en corne de bœuf et en noix de coco. En 2005, on estimait la production annuelle à 15 milliards de boutons et à 200 millions de mètres de fermetures éclair.

On peut facilement relier le spectaculaire exemple d’industrialisation et de spécialisation qu’est Qiaotou au concept de district industriel développé à la fin du 19e siècle par Alfred Marshall pour parler de villes caractérisées par la présence sur leur territoire de nombreuses entreprises spécialisées dans un même secteur de production, telles que la ville anglaise de Sheffield, centre de la production coutelière à l’époque. Selon la théorie des districts industriels, la spécialisation ancrée dans un territoire permet de bénéficier d’économies d’échelles, mais aussi de créer un climat favorisant l’innovation et le partage du savoir-faire. Souvent, les districts comptent plusieurs firmes très spécialisées dans une partie du processus de production ou dans l’offre de services adaptés au secteur de production. Cela génère donc un grand potentiel de croissance endogène.

En plus de Qiaotou, plusieurs autres villes chinoises sont devenues des districts industriels très spécialisés dans la production mondiale de marchandises. Datang, par exemple, produit le tiers des chaussettes vendues sur le globe, Xintang le tiers des paires de jeans à l’échelle mondiale et Wenzhou 90 % des briquets vendus dans le monde. Toute cette marchandise, répartie en 320 000 catégories, est exposée à Yiwu, sorte de gigantesque salle de montre pour tous les produits manufacturiers des nombreuses zones industrielles de la province du Zhejiang, où les grossistes du monde entier viennent s’approvisionner.

Cependant, ce développement industriel rapide et intense n’est pas sans conséquence pour les villes et leurs habitants, dont beaucoup sont venus de provinces plus agricoles pour profiter des salaires avantageux du travail industriel. À Xintang, spécialisée dans la confection de jeans, les problèmes de pollution causés par la production sont grands. Les cours d’eau sont contaminés et ont une teneur en métaux lourds largement au-dessus des normes nationales. La teneur en cadmium par exemple, est 128 fois supérieure à la quantité permise par la réglementation. À certains endroits, le ph est de 11,95 ! S’ajoute à cela le problème de la pollution de l’air, causé par la poussière et les produits toxiques employés pour décolorer le denim.

L’émergence de ces villes manufacturières a été rendue possible par le peu d’investissements nécessaire à leur démarrage, à l’avantage comparatif que procure une main-d’œuvre abondante, à la faible valeur de la monnaie et au contexte d’industrialisation de la Chine, et au développement de son industrie du vêtement. Elles restent toutefois vulnérables aux variations du prix des matières premières, aux changements dans l’industrie de la mode, à la réduction des marges bénéficiaires (selon Jiang Jianye, chercheur à l’Académie chinoise des sciences sociales, 92 % des profits bénéficient au dernier maillon de la chaîne de fabrication mondiale) et aux menaces protectionnistes étrangères, notamment de la part de États-Unis, sans parler des menaces écologiques de la production. Bref, pour assurer la pérennité de l’industrie face à ces enjeux, plusieurs suggèrent de réorienter la production pour offrir des biens de meilleure qualité, en repensant chacune des étapes du processus productif.

Sources:

Lin, Yue. (2006). Yiwu : le carrefour du «Made in China». Outre-terre, vol. 2 no 15, p.187 à 193.

Zhoukan, Nandu. (11 mars 2011). Voyage au cœur de la capitale du jeans. Courrier International, Repéré à https://www.courrierinternational.com/article/2011/03/03/voyage-au-coeur-de-la -capitale-du-jean

RTL INFO. (2018, 6 janvier). L’empire des boutons [Vidéo en ligne]. Repéré à https://www.rtl.be/ info/video/655919.aspx

Sans Auteur. (3 juin 2005) Zipper capital of the world. The Guardian.

Trembaly, D.-G., Klein, J.-L. et Fontan, J.-M. (2015). Initiatives locales et développement socioterritorial. Québec: Télé-université.

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