La violence conjugale : un outil de négociation

Par Pierre-Loup Beauregard

Comment modéliser la négociation dans un ménage? Voilà une question à laquelle plusieurs théoriciens ont tenté de répondre par le passé. Depuis les années 80, des économistes s’efforcent de généraliser l’allocation des ressources dans les ménages en fonction des dynamiques de pouvoir homme-femme. Plus récemment, la littérature économique a présenté des modèles plus complets qui, parfois, prennent en compte l’utilité de la violence conjugale dans le couple et son impact sur l’allocation des ressources, une nouvelle idée.

Les modèles de Bargaining se basent sur un principe de base assez simple : les différents acteurs (ici l’homme et la femme) veulent maximiser leur bien-être individuel. Étant donné que les préférences des individus ne sont pas les mêmes, une négociation a lieu pour déterminer l’allocation des ressources. C’est à ce moment qu’entrent en jeu les modèles non coopératifs, c’est-à-dire que les acteurs prennent des décisions sans se coordonner, de sorte à maximiser leur utilité en fonction des décisions prises par l’autre acteur.

Qu’est-ce qui détermine le résultat de ces jeux? Les pouvoirs de négociations qui posent la question suivante : qui, dans le couple, se trouve en situation de force? Ainsi, un acteur dépendant de son conjoint ou de sa conjointe a nécessairement un pouvoir de négociation relativement faible; c’est ce qu’on appelle l’utilité de réserve, qui pose la question « Quelles sont les possibilités à l’extérieur du couple pour l’acteur? » Cette utilité de réserve est définie par le revenu de l’individu, sa scolarité, son réseau social, etc. Les différents modèles se basent généralement sur l’idée de Manser et Brown (1980) selon laquelle le divorce sert de menace dans les jeux. La légitimité de cette menace est donc nécessairement liée aux possibilités à l’extérieur du couple pour chacun des conjoints.

Pour tenter de comprendre l’utilisation de la violence conjugale, Eswaran (2011) inclut la violence dans les fonctions d’utilité des acteurs, celle-ci affectant négativement l’utilité de chacun des conjoints. Ainsi, par exemple, un homme est violent pour modifier les allocations des ressources en sa faveur. Cette idée de violence comme outil de négociation revient dans plusieurs modèles ; la violence sert vraisemblablement à extraire le plus de ressources possible de la femme. Le comportement de l’homme est donc le résultat d’un arbitrage entre la quantité de violence, sa consommation et la probabilité que la femme quitte le couple. La femme endure ce comportement tant que son utilité à rester dans le couple est supérieure à son utilité à l’extérieur du couple.

Pour d’autres, la violence sert surtout de menace dans le but d’augmenter le pouvoir de négociation. Selon Bloch et Rao (2002), l’aspect d’asymétrie d’informations est primordial : par exemple, l’homme, étant généralement celui avec le revenu le plus élevé, cache une partie de son revenu pour assouvir sa propre consommation, n’injectant que le strict minimum au budget du ménage. Conséquemment, l’homme peut menacer la femme dans le but d’obtenir davantage de ressources. Il utilise la violence dans le cas où la femme ne veut pas effectuer le transfert de ressources demandé. Le pouvoir de négociation de l’homme augmente, facilitant l’extraction des ressources de la femme. Comme mentionné précédemment, la femme endurera cette situation tant que ses possibilités à l’extérieur du couple sont inférieures à celles à l’intérieur du ménage.

Les modèles décrits ci-dessus peuvent donc servir à ébaucher des politiques publiques visant la réduction de la violence conjugale. Depuis plusieurs années, des mesures ayant comme objectif l’augmentation du revenu disponible des femmes ont été mises en place dans des pays en développement. Selon ces modèles, l’augmentation du revenu disponible devrait théoriquement améliorer le pouvoir de négociation des femmes dans le ménage et ainsi réduire la probabilité qu’elles subissent de la violence conjugale.

Malheureusement, les effets escomptés de ces politiques demeurent incertains ; la littérature empirique ne présente pas de consensus à ce sujet. Malgré cela, l’utilisation de ces modèles semble une piste de solution importante pour cette problématique sociale.

Références

Bloch, F., & Rao, V. (2002). Terror as a bargaining instrument: A case study of dowry violence in rural India. American Economic Review, 92(4), 1029-1043.

Eswaran, M., & Malhotra, N. (2011). Domestic violence and women’s autonomy in developing countries: theory and evidence. Canadian Journal of Economics/Revue canadienne d’économique, 44(4), 1222-1263.

Manser, M., & Brown, M. (1980). Marriage and household decision-making: A bargaining analysis. International economic review, 31-44.

Des références supplémentaires sont disponibles sur demande.

 

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