L’anticonformisme

Par Charles-Henri Lavoie

« L’homme raisonnable s’adapte au monde qui l’entoure, l’homme déraisonnable persiste à adapter son monde à lui-même. Ainsi, tout progrès dépend de l’homme déraisonnable » –George Bernard Shaw

Il y quelques mois, j’ai entamé l’écoute d’un livre audio sur l’anticonformisme qu’un ami m’a recommandé. Le livre en question, «Originals» d’Adam Grant, offrait une réflexion sur la nature et les traits particuliers des acteurs de changement dans la société.

Appuyé de recherches scientifiques diverses, de citations et d’anecdotes captivantes, Grant fournit un document convaincant qui tente d’expliquer les conditions particulières qui ont permis des évolutions importantes dans divers milieux. Sa réflexion passe de l’entreprenariat par la CIA, ou encore des musiciens classiques jusqu’aux émissions de télévision à succès américaines.

L’écoute de ce livre audio m’a donné des outils utiles dans ma compréhension des changements dans la société mais aussi des outils de communications qui me servent encore aujourd’hui, autant dans le cadre académique que dans le cadre social. Pour cette raison, j’écris cet article dans le but de diffuser quelques-unes de ces idées. Je crois qu’elles constituent des outils qui permettent aux gens créatifs de défendre leurs idées et de faire progresser les inefficacités inhérentes à tous les domaines sociétaux organisés.

Pour débuter, « Le Petit Robert » définit l’anticonformisme comme suit :

« anticonformisme n. m. ; 1- Fait de ne remettre en question les normes et les usages; 2-attitude de quelqu’un qui refuse de se conformer aux usages et aux idées de son milieu. »

Il n’y a aucun doute quant au fait que le statu quo doit changer pour permettre une évolution dans un domaine donné; il faut inévitablement que quelqu’un entre en opposition avec les normes. Autrement dit, aucun développement n’est possible dans le cas contraire et les normes en place se perpétuent indéfiniment. Suivant cette idée, on doit s’interroger sur le concept de statu quo, en comprendre sa justification et sa nature. Seulement alors pourrons-nous comprendre le comment et le pourquoi d’un changement et les conditions qui le rendent possible. Il s’agit ici du statu quo au sens large; des conditions qui ont permis aux libéraux d’être au pouvoir 76 ans depuis 1900 tout aussi bien que les conditions qui ont fait en sorte que l’on mange la même marque de céréales depuis notre petite enfance.

Il existe un concept en psychologie sociale qui permet une meilleure compréhension de ces conditions soit la théorie de justification du système.  Cette théorie décrit une tendance selon laquelle les gens ont tendance à rationaliser leur situation et les conditions avec lesquelles ils doivent composer en prenant pour acquis qu’il existe une raison logique pour qu’il en soit ainsi. En bref, cette théorie permet d’expliquer des phénomènes de toutes sortes, de l’individualité à la société au sens large dans des situations multiples. Le concept est toujours le même : une réaction naturelle des individuels devant une situation ou un contexte quelconque est de croire que les choses sont comme elles sont parce qu’il est légitime qu’il en soit ainsi. À titre d’exemple, Steven Shepherd et Aaron C. Kay nous démontrent dans une recherche que l’une des causes premières de l’ignorance politique chez la population peut être expliquée à l’aide de cette théorie. En bref, les gens croient que la réalité politique est légitime par défaut et que celle-ci est le meilleur cas de figure envisageable. Du même coup, ils renoncent alors à leur pouvoir de changement sur cette réalité et considèrent qu’il n’y a alors plus aucun intérêt à s’informer puisque leur pouvoir d’influence est nul.

Dans le contexte où l’on veut être acteur de changement, on peut déduire beaucoup de cette réalité. Comme la réaction première et normale des gens est de légitimer le système, on comprend mieux pourquoi les acteurs de changement sont le plus souvent minoritaires. Comme délégitimer le système demande un effort supplémentaire, moins de personnes atteignent cette étape. En effet, les gens qui font une différence dans leur milieu sont le plus souvent des personnes seules ou un petit groupe de personnes qui tentent de convaincre la majorité d’intégrer un élément nouveau dans leur domaine. Ce constat est important dans la prochaine réflexion que je veux partager avec vous. Pour changer les pratiques d’un milieu, il faut que la majorité change de pratique ; il faut donc que la minorité de départ réussisse à convaincre suffisamment de personnes pour faire changer la pratique dominante du milieu. Par contre, il faut savoir que le statu quo est supporté par le système d’organisation en place et, donc, la position dans la hiérarchie sociale de l’acteur de changement va non seulement jouer sur la crédibilité de la proposition mais aussi sur l’influence que l’acteur de changement possède pour défendre son idée. Par exemple, si votre médecin vous demande de commencer à faire de la course à pied, vous ne recevez pas cette proposition de la même manière que si votre conjoint(e) vous requérait de faire la même chose. Aussi, vous allez probablement considérer commencer à faire de la course plus sérieusement sous recommandation de votre médecin puisque ce dernier bénéficie de la crédibilité qui vient avec son titre et de son expérience.

En ce sens, lorsque l’on suggère un changement, la place de l’acteur de changement dans la hiérarchie sociale va jouer sur la réception de son idée et sur le pouvoir d’influence dont sa proposition va bénéficier. Il faut donc comprendre la place qu’on occupe dans notre domaine afin d’anticiper la réaction et la réception qu’une proposition de notre part pourrait susciter.

La prochaine idée que je veux partager avec vous est en lien avec la création d’idées. La conception populaire fait que les gens croient en général qu’une bonne idée leur vient lors d’une espèce de moment d’illumination où l’on crie « Eurêka ! » et, qu’ainsi, certaines personnes possèdent cette capacité peut-être innée d’être originales. Grant démontre dans son livre que cette conception est basée sur une méconnaissance du processus créatif et, qu’au contraire, le secret pour régler un problème ou avoir une idée hors du commun se trouve dans la quantité. Par exemple, on connaît tous Albert Einstein pour sa contribution en physique, entre autres pour sa théorie de la relativité générale ou pour son équation de l’énergie, qui a conduit à l’invention de la bombe nucléaire. Ce que les gens ne savent pas, c’est qu’Einstein publiait ses théories dans des articles en tant qu’expert (entre autres pour l’Institut fédéral de la propriété intellectuelle de la ville de Berne, en Allemagne), et que c’est au travers de ces publications qu’il a acquis une notoriété dans le domaine de la physique. Le détail important est qu’on vénère cet homme pour sa contribution complète à une poignée d’articles alors que la carrière d’Einstein totalise 248 articles publiés. En perspective, ses théories les plus originales n’auront pas été représentatives en fait de quantité. Le même exemple peut être fait avec des musiciens classiques, comme Beethoven, ou des écrivains classiques. Le point qui est démontré ici est le fait qu’à chaque fois qu’on observe la qualité et l’innovation dans le travail de quelqu’un, on doit aussi observer la quantité. Grant explique cette relation dans le fait que les premières idées qui émergent du processus créatif sont toujours les plus évidentes et les plus conventionnelles. Produire en plus grande quantité nous permet de nous débarrasser des idées banales et de devenir plus inventifs dans notre conception du problème que nous tentons de résoudre ou de l’objectif que nous essayons d’atteindre. Seulement alors pouvons-nous dépasser les limites actuelles de notre domaine et trouver des manières de faire avancer les choses.

Toutefois, un problème se pose : la sélection des idées. Dans un cas où on augmente le nombre d’idées, il faut trouver un moyen de tracer la ligne entre les idées banales ou inutiles et celles qui peuvent véritablement nous offrir une piste de réponse. Le souci, quand on produit une idée, c’est que nous ne pouvons pas nous défaire de l’image que nous avons de cette idée. La subjectivité que nous insérons dans le processus créatif fait en sorte que nous devons exposer nos idées à d’autres pour que l’objectivité des observateurs de notre domaine nous amène à avoir un suivi et une réaction primaire auxdites idées.   

Pour suivre sur le concept d’exposition de vos idées, le dernier concept que je partage avec vous est le principe d’« exposition simple ». Comme le montrent les chercheurs de cette recherche, il y a une forte corrélation en psychologie entre l’exposition d’une chose à une personne et l’évaluation que cette personne fait de la chose. En résumé, plus une personne est exposée à un objet, une idée ou un concept, plus l’évaluation que la personne fait de la chose est positive ; le temps d’exposition est proportionnel au sens de familiarité et de reconnaissance associé à l’objet exposé. Ainsi, dans le contexte d’acteur de changement, il faut savoir que la meilleure manière de convaincre votre milieu et de considérer sérieusement votre idée est d’augmenter l’exposition de votre milieu à votre idée. En premier lieu, la réception sera difficile et probablement hostile, mais, avec le temps, un sens de familiarité va s’installer. C’est à ce moment que votre milieu sera en mesure d’évaluer et de considérer votre proposition de manière honnête et rationnelle.

Références:

GRANT, Adam. «Originals». «How non-conformists move the world», Penguin Audio, 2 février, 2016, 10h7m.

REY-DEBOVE, Josette. REY, Alain. Le petit robert : dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française. Édition 2016, Dictionnaire le robert, 2016, 2838 pages.

Jost, J. T., & Hunyady, O. (2005). Antecedents and consequences of system-justifying ideologies. Current Directions in Psychological Science, 14(5), 260-265. http://dx.doi.org.proxy.bibliotheques.uqam.ca:2048/10.1111/j.0963-7214.2005.00377.x

Shepherd, S., & Kay, A. C. (2012). On the perpetuation of ignorance: System dependence, system justification, and the motivated avoidance of sociopolitical information. Journal of Personality and Social Psychology, 102(2), 264-280. doi:10.1037/a0026272

Montoya, R. M., Horton, R. S., Vevea, J. L., Citkowicz, M., & Lauber, E. A. (2017). A re-examination of the mere exposure effect: The influence of repeated exposure on recognition, familiarity, and liking. Psychological Bulletin, 143(5), 459-498. http://dx.doi.org.proxy.bibliotheques.uqam.ca:2048/10.1037/bul0000085

 

 

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